« DjeuhDjoah qu’est-ce que tu Fela ? », Koffi Kwahulé

Fela Kuti, créateur du courant musical de l’Afro-beat, emblème de luttes sociales et politiques, est mort en 1997. Où en est-on aujourd’hui de l’Afrobeat et de l’influence de Fela ?

Ce spectacle est né d’un désir très fort de faire connaître au plus grand nombre le parcours de cet artiste engagé et d’interroger ses résonnances ici et maintenant. Le projet n’est pas de proposer une biographie de Fela Kuti, sous une forme linéaire et narrative, mais d’essayer de transmettre une énergie inspirée de Fela et de l’Afrobeat afin de mieux mobiliser et sensibiliser le public. Il ne s’agit assurément pas d’imiter le style de Fela, d’en proposer une copie, mais d’en évoquer l’esprit et de proposer un champ dans lequel le spectateur puisse entrer et rêver. Et pour créer cette force vive et vivante, le choix s’est porté sur un artiste à l’univers singulier, DjeuhDjoah, afin d’entrer en résonnance avec l’univers de Fela et de tisser des correspondances.

Le premier travail fut de procéder à une réécriture des textes : après avoir écrit en yoruba, Fela choisit d’écrire en pidgin English, langue populaire parlée par toutes les ethnies du Nigéria, afin de se faire comprendre de tous, et surtout du petit peuple. Ce fut sans doute aussi le choix politique de mettre en valeur une langue populaire, spontanée, forme de résistance et de marronnage contre la langue officielle de l’anglais. Pour rester dans cet esprit, les textes ont été traduits en français et comportent, par bribes, des éléments de camfranglais, langue métissée populaire au Cameroun, afin d’inviter les spectateurs à faire le voyage vers une autre culture et vers un autre univers, celui de DjeuhDjoah.

A la suite de ce premier travail s’est imposée la nécessité d’adapter les textes, de les actualiser, afin d’aborder les sujets quotidiens et sociaux d’aujourd’hui. Par exemple, Mr. Grammarticalogylisa-tionalism is the Boss, à l’origine, une attaque en règle du système scolaire nigérian, est devenue une satire de la baisse en cote du diplôme dans le contexte socio-économique actuel. Et pour aborder les préoccupations urbaines et politiques actuelles, les armes choisies par DjeuhDjoah sont l’humour et la poésie. Le conteur se joue des mots, de leurs sens et de leurs sonorités, et croque avec dérision nos chroniques urbaines.

Le pari est également de tenter une re-création musicale des morceaux de Fela Kuti, de proposer des compositions originales et de retrouver l’énergie de cette musique. L’afrobeat repose en partie sur une section rythmique endiablée et se fonde sur quelques accords joués en boucle par guitares et claviers, agrémentés de riffs de cuivres puissants et mélodiques. L’idée est de faire entendre une musique aux sonorités métissées, à la croisée de deux univers : celui de Fela Kuti et celui de DjeuhDjoah. Loin de l’orchestre pharaonique et des moyens puissants de l’afrobeat, nous avons crée à partir de l’héritage de Fela et de l’univers de DjeuhDjoah, avec ce que nous avions entre nos main : une guitare, trois voix et l’imaginaire. DjeuhDjoah, musicien-conteur, raconte et incarne Fela, la chanteuse Charlotte Wassy incarne les femmes qui ont entouré Fela (Sandra Izadore, chanteuse d’Africa 70, une danseuse). Quant au comédien, Léonce Henri Nlend, il incarne tantôt le mythique batteur de l’Afro-beat, Tony Allen, ou une danseuse-choriste.

Notre théâtre s’est nourri des obstacles et des contraintes et nous voulions mettre sur scène l’énergie qui crée coûte que coûte, en urgence, évoquant de loin en loin, le combat de Fela pour jouer, malgré les interdictions, les arrestations et les violences commises contre lui et son entourage. Le propos est donc également de mettre en scène et en histoire la question de la création. Inviter le spectateur à connaître et à s’interroger sur ses conditions : ses processus, ses tâtonnements, ses recherches, ses enthousiasmes et ses difficultés.

Récits et scènes présenteront des situations de création dans la vie même de Fela et des moments de questionnement de l’équipe sur Fela Kuti et son engagement artistique et politique. Des scènes, à la manière d’interludes rêvés, évoqueront les conditions d’émergence et le cheminement de son engagement. Par exemple, en retraçant le rôle qu’ont eu deux femmes auprès de lui : Sandra Smith, qui lui fit découvrir le mouvement des Black Panthers et les idées de Malcom X, et sa mère, Funmilayo Ransome-Kuti, grande femme politique qui aiguisa son militantisme. Ces scènes prépareront ainsi l’écoute de chansons adaptées des titres emblématiques de Fela Kuti (Shakara, I.T.T, Mr. Grammarticalogylisationalism is the Boss, Colonial mentality) ainsi que des chansons originales de DjeuhDjoah inspirées de la vie de Fela.

Des intermèdes inviteront à connaître les différentes étapes de la création du spectacle : le processus d’immersion dans cet univers, le travail de déchiffrage des textes, les questions de traduction et d’adaptation, de parti-pris. Par exemple, en partageant cette question, « qu’est-ce qu’être un artiste engagé aujourd’hui ? », et les hypothèses que chacun a posées.

Notre souhait serait, en proposant une forme mêlée de musique et de théâtre, de créer un moment de réflexion festif autour et au service d’une musique engagée. Inviter les spectateurs à écouter et à danser. Tels sont les enjeux de cette création autour de Fela Kuti. Remuer les corps et les esprits.

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