« Nous étions assis sur le Rivage du monde… », José Pliya

Une femme, de retour dans son pays natal, a rendez-vous avec des amis sur la plage de son enfance, le Rivage du monde. Elle y croise un homme qui lui interdit d’y rester, la plage étant désormais privée. La femme refuse d’obéir, essayant de comprendre les raisons de cette interdiction.

Dès la première lecture du texte, il nous a paru essentiel de porter la langue de Pliya : de faire entendre cette écriture, précise, architecturée, où chaque mot a une visée, et de soutenir le rythme d’un combat procédant par touches, par incises. Rester dans la sobriété d’une écriture où aucun mot n’est superflu, visant un but qui ne nous sera révélé qu’à la fin. 

Nous avons donc choisi de montrer une règle tacitement acceptée, une frontière qui opérerait en silence. Plutôt que de travailler sur un conflit ouvert, une guerre déclarée, nous avons œuvré à la mise en scène d’une lutte courtoise. Quotidienne et banalisée. Presque rieuse. Nous avons voulu montrer comment une violence, porteuse d’inégalités et de souffrances, peut persister dans les rapports les plus cordiaux. A mesure que le dialogue s’affûte, on sent presque chez les protagonistes un plaisir à entrer dans la joute, une complicité. Nous sommes dans un échange installé depuis longtemps dont chacun a l’habitude et où chacun retrouve ses marques. Une sorte de jeu du chat et de la souris dont ils maîtrisent tous deux parfaitement les codes. Comme un flirt, par allusions, par arguments, où chacun ferait semblant de dire à l’autre qu’il ne le comprend pas.

Pliya - Barthélémy Meridjen, Aurore Déon

Mais pour faire entendre aussi le combat, nous avons décidé de nous appuyer sur la structure très rhétorique de l’écriture : un dialogue qui avance par argument, chaque personnage reprenant ce que l’autre vient de dire et y répondant point par point. Ainsi, pour l’homme et la femme, chacun revient sur l’argumentation de l’autre pour rebâtir la sienne et ainsi reconstruire son univers.  On a comme la sensation d’un flux et reflux de pensées, chaque réplique d’un personnage tentant d’effacer ou de nier celle de l’autre. Ils défendent leur territoire mais la lutte est  rhétorique, chacun essayant de dominer son adversaire à coups de politesses et d’arguments. Il s’agit de persuader, de convaincre, chacun affirmant ses certitudes, tentant d’imposer sa vision. Essentiellement, il s’agit de faire taire l’autre, chaque réplique faisant office de conclusion à ce que vient de dire l’adversaire. Et dans ce quatuor de voix obstinées, les amis de la femme incarnent un autre procédé de lutte : chacun élabore une histoire, une diversion, pour éviter d’entendre la femme et de lui répondre. Une écriture rhétorique, donc, mais adressée de façon civile et badine.

Et pour que résonne d’autant mieux la langue de Pliya, nous avons choisi de l’ancrer dans un espace vide : la plage est uniquement signifiée par la lumière, changeante, avançant au rythme de la journée. Une lumière chaude, baignant le plateau et montant doucement en intensité. Un espace qui signifie à la fois la plage, lieu où se situe l’action, mais qui évoque aussi un Eden, une terre originelle. Car ce Rivage du monde a une forte résonance mythique : une plage des origines, un paradis perdu où s’incarnent les rapports premiers entre un homme et une femme. Dans la deuxième partie, nous avons délibérément placé la femme et les amis dans un huis-clos, un espace lumineux serré : les amis peuvent être un rêve de la femme, nous voulons faire entendre cette ambiguïté. Dans la troisième partie, tout le plateau est éclairé : le mythe a laissé place à la réalité, l’homme et la femme peuvent commencer à réellement s’affronter.

Pliya - Barthélémy Meridjen, Aurore Déon, Mexianu Medenou

Nous avons cherché à rendre tangible le rapport de force entre chaque protagoniste : au plateau, le moindre mouvement de l’un implique l’autre, il se dessine alors une ligne invisible, une frontière imperceptible. Car avant la prise de parole, il s’agit d’une prise de territoire.

La pièce s’ouvre par un appel : « Monsieur, Monsieur. Pourriez-vous me dire si vous avez vu mes amis ? » La réponse ne convainc pas la femme. Celle-ci ne comprendra jamais l’inhospitalité de l’homme à son égard. Et personne, ni l’homme, ni ses amis, ne parviennent à lui expliquer. Son amie d’enfance élude, fera appel au jeu du bain, convoquant ainsi la mémoire de la femme. Il y a ainsi une faillite de la parole, une incapacité à nommer l’objet du conflit, un tabou. « Elle ne peut pas comprendre. Elle n’est plus d’ici. »

Pliya - Laura Kpegli, Aurore Déon, Mexianu Medenou

Nous avons également cherché à spatialiser les regards : tandis que l’homme et la femme se toisent mais ne s’écoutent pas, les amis évitent le regard de la femme. Les quatre personnages sont comme tournés sur eux-mêmes : ils sont auto-centrés, ils ne quittent pas leur rivage. Chaque personnage apparaît comme conditionné. Chacun vient avec sa mémoire, son héritage, et est porteur, malgré lui, d’une idéologie qui le dépasse. Chacun est déterminé par sa condition, assigné à une place.

Cette femme, de retour dans son pays natal, est donc devenue une étrangère. José Pliya évoque la difficile situation de l’exil, l’exil géographique mais surtout identitaire. Cette plage est pour la femme son enfance, son passé, son identité. « Quel bateau dois-je prendre pour trouver le rivage des origines ? » La femme, en quête se son enfance perdue,  croit à un retour aux origines, au pays. L’exilé serait donc un  errant perdu entre deux terres, condamné au rivage, espace intermédiaire. La femme est expulsée de ses souvenirs, de ses origines, d’elle-même. La pièce ne met pas seulement en jeu l’expropriation d’un lieu d’une personne mais aussi l’expropriation d’une identité.

Aurore Déon

Nous étions assis sur le rivage du monde commence avec une scène pouvant paraître banale mais dont l’issue devient au contraire une question de vie ou de mort pour l’un et l’autre personnage. Mais qu’est-ce qui ne serait pas dit ? « Cinq siècles d’Histoire ». José Pliya suggère plus qu’il ne décrit. La pièce se bâtit sur une violence sourde qui s’inscrit dans des rapports quotidiens et s’appuie sur des règles tacites et qui, imperceptiblement, se dévoile et soudain éclate.  Nous avons voulu mettre en scène l’intériorisation d’une violence, dès lors déniée, refoulée, oubliée.

Notre propos est donc de donner à entendre la complexité de l’Homme, le choc de pensées, d’identités qui s’affrontent. Nous nous sommes donc attachés à éclairer également chaque discours. Nous ne donnons raison à aucun personnage, nous donnons à entendre une pluralité de points de vue, une relativité, et non une leçon sociale ou politique. 

Avec Aurore Déon, Laura Kpegli, Barthélémy Meridjen et Mexianou Medenou

Mise en scène : Léonce Henri NLend
Collaboration artistique : Clémence Laboureau
Création lumière : Laura Mingueza

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